Marielle Chabal, Viser la lune



Il s’agit d’une première rencontre. Marielle Chabal débarque et vous étourdit, les manches pleines de monde. C’est qu’ils seront bientôt plusieurs milliers à vivre à travers elle dans le désert, aux environs de l’antique Jéricho. Là, en 2023, où après l’effondrement des marchés financiers qu’elles ont provoqué, des hackeuses féministes ont fondé Al Qamar. Une cité ultra-libertaire aux architectures délurées, élevée en lieu et place d’une colonie israélienne désaffectée, à l’entrée de laquelle on se presse désormais dans l’espoir d’être accepté. Une communauté post-capitaliste où la propriété privée et la famille nucléaire n’existent plus, où des nuits fiévreuses et diluées succèdent aux journées rythmées par le partage des tâches. Telle est la cité « de la lune » dont l’artiste plante le décor depuis 2017 (tout a commencé pendant son post-diplôme aux Beaux-Arts de Lyon et lors de sa participation à la résidence el-Atlal, à Jéricho), et à laquelle elle espère donner sa forme finale en 2019, lorsque le temps réel rejoindra celui des débuts de la fiction. Pour l’heure, textes, sculptures, installations et films construisent cette hétérotopie au contrat social inédit, mais dont les désillusions se précisent déjà.

Marielle Chabal a une appétence évidente pour les aventures collectives. Si le contexte d’un projet, formé du matériau fictionnel qu’elle a ourdi, lui appartient, les formes à travers lesquelles il s’incarne sont ouvertes, « élastiques » dit-elle, librement interprétables. Ainsi, dix musiciens ont chacun livré un morceau pour la bande-son d’un film-somme à venir, et quinze artistes ont été invités à imaginer les archi-sculptures d’Al-Qamar. Celles-ci sont les vedettes de l’introduction drolatique au futur film. Incarnées par de jeunes actrices et acteurs portant perruques vertes, maquillage outrancier et leggings métallisés, elles se trémoussent, se dénigrent et s’épanchent. À Lindre-Basse, mettant à profit le temps de sa résidence avec la synagogue de Delme, Marielle Chabal coud, au sens propre comme au figuré. Elle a ainsi entrepris de tailler des dizaines de costumes pour les membres de la communauté, dans les toiles légères de parachutes militaires. En tant qu’accessoires, ils transposeront à l’écran la créativité débridée vécue au quotidien entre les murs de la cité. Mais c’est aussi tout un scénario qui se trame et se concrétise, à la faveur de cette retraite mosellane.

Aux côtés des fanzines, des maquettes et des premiers films réalisés à ce jour autour d’Al Qamar, une épaisse revue (RESET ! #4, 2027) proposant un regard rétrospectif sur les premières années de la cité offre une passionnante mise en perspective. Personnalités inventées et identités réelles se mêlent dans ses pages, tandis qu’un important travail de recherches théoriques transparait à l’arrière-plan. Certains témoignages dévoilent les faces plus sombres de l’aventure - la violence de l’évènement fondateur, la dérive autoritaire de la cité et le risque de son repli, ou les effets pervers provoqués par le tourisme généré aux alentours. Mais c’est par l’entremise du double fictif du directeur de la résidence d’el-Atlal, que la mise en cause est la plus grinçante. Alors que l’installation d’Al Qamar en Palestine revêtait une forte portée symbolique, le mépris de l’environnement développé par ses habitants lui évoque des attitudes coloniales... Par-delà l’autocritique, il s’agit, par le prisme de cette fiction agissante, de comprendre les travers pouvant guetter ceux qui tentent d’apprendre à vivre sur les ruines du Capitalocène. Dessinant un contexte fictionnel visant à permettre la réflexion sur les conditions de transformation du paradigme urbanistique et social, Marielle Chabal affirme ainsi, avec beaucoup d’humour, le dessein d’une pratique à portée critique.

Centre d'art contemporain La villa du Parc à Annemasse
Du 30 juin au 22 septembre 2018


Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Paris, Le Seuil, 2000

2 Joan W. Scott, La Citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits de l’homme, Paris, Albin Michel, 1998


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CAC Synagogue de Delme
Marielle Chabal


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